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Le paradoxe de l’omnivore

Claude Fischler, sociologue français de l’alimentation humaine, a publié en 1990 L’homnivore. Devenu un classique, cet ouvrage est une référence pour comprendre notre alimentation.  Fischler y introduit le concept de « paradoxe de l’omnivore » comme grille de lecture pour comprendre le rapport que les hommes entretiennent avec leur alimentation. Ce concept mérite qu’on s’y attarde, tel est le propos de cet article, largement inspiré de passages de L’homnivore.

L’homme déguste le monde, sent le goût du monde, l’introduit dans son corps, en fait une partie de soi
Bakhtine

« Manger : rien de plus vital, rien d’aussi intime », ainsi commence le récit d’un voyage dans notre assiette et notre palais. Tout commence avec l’homme et une de ses plus fondamentales caractéristiques : il est omnivore. Cet état physique et psychologique n’est pas aussi facile à vivre qu’on le penserait. Certes il est omnivore, il a donc l’embarras du choix parmi l’abondance d’aliments qui s’offrent à lui sur Terre. Ce trait de caractère est porteur d’autonomie, de liberté et d’adaptabilité : à la différence des mangeurs spécialisés (carnivores, herbivores), l’omnivore a la faculté inappréciable de pouvoir subsister grâce à une multitude d’aliments. Ce qui par conséquence lui permet de s’ajuster aux changements dans son environnement. Mais de cette liberté découle le paradoxe fondateur de l’homnivore : il est également dépendant et contraint par la variété. Car si biologiquement l’homme ne peut pas tirer tous les nutriments dont il a besoin d’une seule nourriture, il devient un esclave de la variété.

 Ainsi, parce qu’il est dépendant de la variété, l’omnivore est voué à la chercher inlassablement. Il est constamment forcé à aller plus loin, à apprécier l’exploration, l’innovation, le changement, caractéristiques vitales de son alimentation.

 Mais d’un autre côté et de façon parallèle et simultanée, l’homme est contraint au maximum de prudence, de méfiance, voire de conservatisme alimentaire : tout aliment inconnu est un danger potentiel pour lui.

 Le paradoxe de l’omnivore se trouve à cet endroit précis, tiraillé entre ces deux instincts contradictoires et pourtant complémentaires. L’homme oscille sans cesse entre une crainte de l’inconnu qu’on nommera néophobie et un besoin vital d’exploration et de nouveauté appelé néophilie.

Ce contexte induit une notion capitale pour comprendre les hommes et leur alimentation : de ce paradoxe nait leur anxiété alimentaire. Ce qui au départ est assimilé à une facilité alimentaire, la capacité de pouvoir digérer et explorer tout type d’aliments, est aussi une source de tension historique entre ces deux impératifs contradictoires.

Une des solutions pour résoudre cette tension est l’invention de la culture culinaire d’un groupe. La façon que l’on a de choisir les aliments pour notre consommation, de les cuisiner, de les assortir ou de les séparer strictement nous renvoie à notre propre culture culinaire. Il en existe des milliers selon les régions, les époques ou les ressources disponibles. C’est justement dans cet ensemble de règles, de pratiques, de classements que l’homme peut trouver une sécurité et une paix alimentaire. Plus besoin de questionnements et d’instabilité alimentaire, notre culture s’est forgé autour de règles testées et approuvées. Ainsi, le mangeur n’est pas le seul à incorporer des nutriments ou des valeurs liées à un type de nourriture : symétriquement, c’est aussi le système culinaire en question qui incorpore le mangeur. On peut même aller plus loin dans la réflexion et se dire qu’un système culinaire est également attaché à une vision du monde, une cosmologie. L’homme mange une nourriture à l’intérieur d’une culture et cette même culture ordonne le monde qui l’entoure.  Les systèmes culinaires exercent ce rôle dans nos sociétés : ils donnent du sens à l’homme et à l’univers, en situant l’un par rapport à l’autre dans une continuité globale.

 Manger devient un acte social au sein d’une culture mais aussi un acte idéologique. Notre façon de manger correspond à notre façon de voir le monde et de le contrôler.

Dernier concept associé au paradoxe de l’omnivore : le principe d’incorporation.

 L’acte sur lequel repose « l’angoisse de l’omnivore » c’est l’incorporation, la frontière entre le monde et notre corps. Incorporer un aliment n’est pas anodin. C’est également incorporer sur un plan réel et imaginaire ses propriétés : nous devenons ce que nous mangeons. D’un point de vue physiologique avec les nutriments associés à l’aliment comme du point de vue de notre imaginaire et des représentations qu’on lui associe. On retrouve cette caractéristique dans plusieurs sociétés dites « primitives » : en mangeant la chair d’un animal ou d’un homme, il acquiert les qualités physiques et morales/intellectuelles de cet animal ou cet homme. Par exemple, certains guerriers évitaient de manger du lièvre ou du hérisson de peur de perdre leur courage ou de se recroqueviller devant le danger.


On peut comprendre cette logique associé à l’acte de manger : l’aliment est le premier et le principal moyen d’intervention sur notre corps, il devient un outil de maitrise du corps mais aussi du moi. L’incorporation devient également fondatrice de notre identité collective, notre culture culinaire : ils sont des éléments capitaux du sentiment collectif d’appartenance. Ainsi, dans certains cas de migrations, alors que la langue d’origine a été oubliée, certains traits culinaires persistent.

Manger : rien de plus vital, rien d’aussi intime… Intime car en incorporant les aliments on les fait accéder au comble de l’intériorité. Les vêtements, objets, ne sont qu’au contact de notre corps, les aliments, eux, doivent franchir la barrière orale, s’introduire en nous et devenir notre substance intime.

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2 Réponses à Le paradoxe de l’omnivore

  1. Si je deviens dépendant de la varieté pour bien manger, je suis disposée à devenir ton esclave pour bien me nourrir en te lisant!
    L’article est très intéressant!.

  2. Une bien belle entrée en matière !

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